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Pourquoi les Logiciels Libres sont une révolution

lundi 10 novembre 2003, par Vincent Correze

On dit beaucoup que les Logiciels Libres sont « politiques » et qu’ils constituent une véritable révolution. Pourtant, peu d’articles explorent ce qu’ils changent, et de manière radicale. Début d’explication.

Caractéristiques du Logiciel

Le monde du Logiciel présente des particularités structurelles qui en font un cas à part dans la logique de production. En effet, un ordinateur est un objet, dont l’unique possibilité est de réaliser des calculs en base 2, et ce, à grande vitesse. Afin de rendre intelligible les calculs, en question, il nécessite donc la réalisation d’un « traducteur », c’est à dire un calcul qui va transformer le résultat obtenu en quelque chose de compréhensible (une fenêtre, un caractère, etc..). C’est un logiciel.

Pour produire un logiciel, il faut écrire un code informatique, dit « code source ». Ce code est un ensemble d’instructions logiques, écrites dans un language structuré et simplifié (le language informatique). Pour pouvoir être comprises par la machine, ces instructions sont ensuite transformées en un ensemble de symboles binaires, appelées « code exécutable », compréhensible uniquement du processeur de la machine.

Etant avant tout un ensemble d’impulsions électro-magnétiques, le language des ordinateurs peut-être reproduit à volonté. On peut donc techniquement copier un logiciel à volonté. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le rapport entre les coûts de production d’un outil (essentiellement humains) et les coûts de reproduction et de distribution tend vers l’infini (production élevé / reproduction nul).

Ceci signifie que l’essentiel de la valeur d’un outil informatique réside dans la création par son auteur du code source de l’outil, le reste du travail de production étant entièrement automatisé. Les moyens de production sont dématérialisés, la part matérielle restante étant peu onéreuse (du moins à l’échelle industrielle). De plus, le programmeur n’est plus seulement producteur, il est aussi co-auteur de sa production, puisque le code source est un texte, et à ce titre soumis au droit d’auteur.

Le logiciel est avant tout un ensemble d’informations et d’instructions logiques. Il est donc du domaine de l’idée et susceptible d’être librement diffusable : « Qui reçoit une idée de moi reçoit de l’instruction sans que mon instruction en soit diminuée ; de même qui allume sa bougie à la mienne reçoit de la lumière sans me plonger dans l’obscurité » comme disait déjà Thomas Jefferson.

Historique des créations logicielles

Aux débuts de l’informatique, les codes source des logiciels étaient librement partagés. L’informatique était une science, et comme tout phénomène scientifique le partage du savoir était le meilleur moyen de la faire avancer. Dans les années 1970 apparurent les logiciels propriétaires. Le fournisseur vous vend non pas le code source de l’outil qu’il vous propose, mais le droit d’utiliser le code exécutable (celui qui ne peut être compris que par la machine). C’est la licence du logiciel. A partir de cette époque, il est devenu beaucoup plus compliqué pour un informaticien de copier un logiciel, puisqu’il était nécessaire de réinventer complètement celui-ci. C’est un peu comme si on vous faisait manger un plat cuisiné sans vous en donner la recette.

En rendant opaque le code source, les fabricants de logiciels se sont appropriés la production des programmeurs, rendant ainsi sa diffusion impossible à moins de payer un droit de licence. Pour un fabricant d’automobiles, cela équivaut à vous interdire d’en ouvrir le capot. Allant même au-delà, les éditeurs de logiciel ont rendu opaque les formats d’enregistrement des fichiers créés avec leurs outils, rendant ainsi impossible la lecture d’un document sans avoir acquitté les droits du logiciels. Essayez un peu d’ouvrir un document Word avec un autre logiciel !

Le Logiciel Libre

Dès les années 1980, certains programmeurs ont résisté à cette appropriation du code source. Le premier d’entre eux fut Richard M. Stallmann, qui travaillait au M.I.T. dans le laboratoire d’Intelligence Artificielle. Il considérait comme normal qu’un programmeur puisse partager le code source du logiciel qu’il avait écrit, et le diffuser à quiconque était intéressé. Stallmann entreprit alors d’organiser cette diffusion. Il écrivit tout d’abord un compilateur [1] (le logiciel qui sert à transformer du code source en code exécutable), qu’il rendit librement diffusable. Pour ce faire, il fonda une théorie juridique, le « Libre », qui permettait cette diffusion. Enfin, il invita quiconque souhaitait y participer à travailler avec lui sur un ensemble d’outils informatiques, appelé le projet GNU. Il créa la Free Software Foundation et démissionna du MIT.

Théorie Juridique

Pour éviter que quiconque puisse accaparer les logiciels, Richard Stallman ressourça le droit d’auteur en popularisant un nouveau type de licence, dénommée "Licence Publique Générale" (General Public License), qui protège un logiciel contre tout verrouillage technique ou légal de son utilisation, de sa diffusion et de sa modification. C’est cette licence qui constitue le coeur même du Logiciel Libre. Elle définit quatre libertés fondamentales pour protéger un logiciel :
- La liberté d’exécuter le logiciel, pour n’importe quel usage (droit d’utilisation).
- La liberté d’étudier le fonctionnement d’un programme et de l’adapter à vos besoins - l’accès au code source est une condition de cette liberté (droit d’étude).
- La liberté de redistribuer des copies (droit de distribution).
- La liberté d’améliorer le programme et de rendre publiques vos modifications afin que l’ensemble de la communauté en bénéficie (droit d’amélioration).

Cette licence ne fournit pas seulement ces quatre libertés, elle les protège aussi. Depuis, d’autres licences considérées comme libres sont apparues, mais elles sont toutes inspirées de la GPL.

Théorie de production

Le système de développement choisi est lui aussi original. Traditionnellement, un logiciel informatique est développé par une équipe mandatée pour cela, et organisée à la manière d’un chantier selon un système pyramidal. Un Chef de Projet dirige plusieurs équipes, réalisant chacune un morceau de l’outil. C’est le système qualifié de « Cathédrale ».

En invitant qui le souhaitait à le rejoindre dans l’écriture de logiciels, Richard Stallman mais surtout Linus Torvalds (le créateur de Linux) ont inventé un nouveau mode de développement. Ici, on construit l’outil comme dans un « bazar » à l’orientale, où chaque individu va puiser les ressources dont il a besoin et propose à tous les fruits de sa création. De plus, on propose à tous les utilisateurs de l’outil de contribuer à sa création, en proposant par exemple des rapports d’erreur ou en traduisant le logiciel.

Ce système [2] permet des développements beaucoup plus rapides (on n’attend pas la décision du chef) et plus efficace : comme tout le monde peut vérifier votre travail, les défauts sont plus vite détectés et plus vite corrigés. Qui plus est, comme le « secret de fabrication » est public, n’importe qui est capable de réaliser un autre outil qui interagit avec le premier.

En choisissant ce type de fonctionnement, les partisants du Logiciel Libre ont inventé un nouveau système de production, qui consiste en fait en une série de coopérations individuelles à des micro-initiatives qui, toutes ensemble, parviennent à construire un ensemble d’outils communiquants entre eux.

Théorie de la valeur

Dans un monde ou chacun peut proposer une amélioration des outils de travail d’une majorité des travailleurs, et où chaque caractéristique et chaque défaut des outils en question est librement consultable, le bénéfice individuel obtenu en participant à l’un ou l’autre de ces micro-projets ne peut plus être fondé sur l’argent. En effet, de nombreux programmeurs peuvent proposer simultanément des modifications similaires d’un outil, et tous les rémunérer serait hors de prix De plus, chacun ayant le droit de reproduire les modifications en question, elles ne peuvent être rémunérées par la vente. Aussi, dans le monde du logiciel libre, la valeur d’un outil n’est plus construite sur son coût mais sur sa qualité technique.

De nombreux logiciels ayant les mêmes fonctions existent. Cependant, certains sont plus « célèbres ». Cette célébrité est construite sur leur qualité technique. Pour les programmeurs, le bénéfice tiré de leur contribution à ces logiciels se mesure surtout en termes d’image et de service. En terme d’image car le développeur de tel ou tel outil techniquement reconnu est forcément un bon programmeur. C’est le savoir du développeur qui génère son image. En termes de service ensuite, car sa connaissance de l’outil lui permet de vendre ses services pour l’adapter aux besoins de ses clients. Il se rémunère non plus sur la création de l’outil, mais sur son intégration et son adaptation au besoin des utilisateurs.

C’est avec l’apparition d’Internet que le logiciel libre s’est vraiment répandu. En effet, les outils libres étaient tellement plus efficaces que les autres qu’ils ont été choisis pour devenir les standard d’Internet. Plus encore, Internet à permis à des programmeurs du monde entier de participer aux projets Libres, et a grandement accéléré son développement. Enfin, les normes d’Internet ont été définies en respectant la philosophie du partage du savoir et de non discrimination qui sous-tend les logiciels libres.

Effets sur la société

Dans l’économie immatérielle, les phénomènes de concentration monopolistique de l’information constituent autant d’obstacles infranchissables, non seulement au progrès technologique, culturel et sociétal, mais aussi à l’efficacité économique. En révolutionnant la notion de propriété intellectuelle, la notion de production et la notion de valeur, le Logiciel Libre a transformé les logiciels de l’état de marchandise accumulable à l’état de marchandise évolutive, transformable, appartenant dès lors au régime de la propriété sociale et du bien commun. Comme l’a résumé Ian Murdock [3], « Linux n’est pas un produit, c’est un processus ». L’Unesco a d’ailleurs pour projet de verser les logiciels libres au Patrimoine Mondial de l’Humanité.

Aujourd’hui, les groupes sociaux créés par le mouvement du Logiciel Libre, d’emblée à l’échelle planétaire, font vaciller les plus grands empires commerciaux. L’efficacité technique des outils, mais aussi la volonté de partage d’information, de diffusion du savoir sont en effet plus forts que tous les artifices que les tenants du logiciel propriétaire tentent de lui opposer. La communauté, c’est à dire l’ensemble des producteurs-consommateurs de logiciels libres, est toute entière tendue non pas vers la rentabilité financière, mais par l’adéquation entre le besoin et le produit, c’est à la dire par la qualité et l’utilité sociale.

Ce qui manque le plus, aujourd’hui, au Logiciel Libre, c’est l’attention, et tout particulièrement celle du grand public. En effet, dans l’économie numérique de l’information, il sera bientôt possible de consulter gratuitement l’intégralité des textes de la Bibliothèque Nationale sur un outil qui tiendra dans la poche. Mais vous n’aurez jamais le temps d’en lire ne serait-ce qu’un millième. Ce qui importe alors, c’est le processus qui détermine ce que vous allez lire. C’est l’attention du lecteur qui fait le succès où l’échec d’un texte, c’est l’attention du public « profane » qui fera ou non le succès des Logiciels Libres. C’est pourquoi il est important de défendre et de promouvoir ces outils, révolution et fondement des futurs rapports sociaux.

Liens

Voici quelques liens pour explorer plus avant les éléments développés ici :
- Libres enfants du savoir numérique, un recueil de textes fondateurs d’Internet ;
- Vers une nouvelle utopie concrète, Un article d’Olivier Blondeau ;
- Liberté et intérêt social, les enjeux du logiciel libre, un texte de Frédéric Couchet ;
- Historique et philosophie du GNU ;
- Pourquoi les logiciels ne doivent pas avoir de propriétaire Par Richard M. Stallman ;
- Sémantique politique de l’informatique libre, un autre article de Frédéric Couchet ;
- Traduction de la philosophie GNU, réalisée par l’APRIL ;
- Qu’est-ce que le Logiciel Libre ?, sur le site de la FSF.


P.-S.

Creative Commons License
Ce texte est placé sous licence « attribution-share alike ».

Le logo de l’article est © Bruno Bellamy ; reproduit avec autorisation.


Notes

[1] gcc

[2] Très bien décrit dans un article célèbre : La cathédrale & le bazar.

[3] Il est le fondateur du projet Debian, une distribution Linux entièrement réalisée par des bénévoles, réputée pour sa stabilité et son haut degré de qualité technique.

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3 Messages de forum

  • > nous sommes tous perdus !!!!! 8 décembre 2003 23:16, par le séducteur 225654

    D’aprés certaines personnes, il parait que half-life sur linux serai payant.
    Est-ce possible ????????
    Je suis pour la liberté des informations multimédias mais si half-life est payant autant tous nous mettre sur windows.

    Répondre à ce message

    • > > nous sommes tous perdus !!!!! 14 décembre 2003 18:29, par kateznik

      Il y a peut-être aussi une vie en dehors d’Half Life(r) :-))

      Ce qui compte, c’est de pouvoir lire et accéder aux informations de manière ouverte & gratuite.

      Les loisirs ne sont qu’un supplément... D’autre part, il n’y a pas beaucoup de gens qui trouvent anormal qu’un loisir soit payant.

      Enfin, si tu utilise Half Life sous Windows, tu paye non seulement Half Life mais aussi Windows ..... Sais-tu que son prix représente 25 à 30% du prix payé pour ton ordinateur ?

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    • > nous sommes tous perdus !!!!! 24 août 2005 04:46

      il te reste toujours enemy territory, qui lui est libre d’utilisation.

       ;)

      Voir en ligne : http://enemy-territory.4players.de

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